Dina Nomena Andriarimanjaka

L’ARCHÉOLOGIE DE L’(IN)SIGNIFIANT

Une méditation sur l’invisible

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08.05.2026

Pourquoi le marteau entre au musée, mais pas la bassine?

Elle commence en déplaçant
le regard vers un silence.

Un silence 
qui nourrit

qui lave

qui répare 

et 

qui fait tenir le monde.

Le silence des objets entre les mains
d’une femme (plurielle) dans les quatre murs d’un foyer. 

Une bassine

un mortier

une marmite noircie

un chiffon plié dans un coin

un tissu usé par des générations de mains.

Ces objets sont les sentinelles des  intérieurs des femmes et personnes non-binaires africain.e.s. Ils portent les traces visibles des gestes quotidiens. Leur surface raconte l’effort, la répétition, la durée. Ils organisent l’espace, structurent les rythmes, et distribuent les rôles. Ces objets organisent le monde. Ils mesurent le temps, soutiennent les corps et régulent les économies invisibles du foyer. Ils sont les instruments silencieux d’une partition répétée, transmise, mais rarement nommée.

L’Archéologie de l’(In)signifiant est l’un des projets clés de Hakili, l’initiative d’archivage de Djolifon. Ce projet explore la thématique du travail de (re)production à travers un projet multivisuel— une méditation qui traverse les intérieurs domestiques comme des territoires intimes et politiques. Ce projet part d’une hypothèse simple et radicale : l’ordinaire est une infrastructure.

Cette exploration s’ancre dans une observation profonde du quotidien, cherchant à mettre en lumière les processus, les gestes, et les systèmes souvent invisibles qui soutiennent la vie. Le travail de (re)production, qu'il soit lié aux tâches ménagères, à l'éducation, au soin, ou à la transmission culturelle, est au cœur de cette investigation. Djolifon invite des artistes africain.e.s à utiliser un éventail de médiums visuels – photographie, vidéo, et potentiellement d’autres formes d’expression artistique – pour déconstruire et réinterpréter ces activités fondamentales.

En révélant l’(In)signifiant, nous restituons l'archive entre la paume et la matière.

L'approche multivisuelle du projet permet d'aborder la complexité du sujet sous différents angles. En traversant les intérieurs domestiques comme des territoires intimes et politiques, L’Archéologie de l’(In)signifiant ne se contente pas de documenter, mais interpelle, questionne et propose de nouvelles lectures de ces objets et espaces familiers. L'esthétique visuelle amplifie le message, transformant des éléments du quotidien en sujets d'une observation artistique profonde et significative.

L’Archéologie de l’(In)signifiant est plus qu'un simple projet d’archivage: c'est une invitation à (re)découvrir et à valoriser les fondements souvent négligés de notre existence. En considérant l'ordinaire comme une infrastructure essentielle, Djolifon propose une méditation visuelle et intellectuelle sur le travail de (re)production, ses implications politiques et sa place centrale dans la construction de nos réalités.


Déplacer la hiérarchie des valeurs 

Pourquoi le marteau entre au musée, mais pas la bassine ?

Pourquoi l’objet de production est-il valorisé, quand l’outil reproductif demeure hors champ ? Qui décide de ce qui mérite conservation ?

L’Archéologie de l’(In)signifiant opère une restitution. Le chiffon devient archive. La natte devient surface de mémoire. La marmite devient une chronologie thermique du quotidien. Dans la répétition du geste : 

piler 
laver

tresser

porter

raccommoder se dessine une mémoire transnationale. Les formes varient, les matériaux mutent selon les climats et les économies, mais la structure demeure : 
une logistique du maintien de la vie, du lien et de la transmission.

Ce projet cherche les convergences. Il écoute ce que les matières savent des gestes et des murmures des femmes et personnes non-binaires. En croisant ces territoires, ce projet visuel révèle une continuité. Une archive vivante qui expose une sororité de l’ombre : discrète, persistante, essentielle.

En révélant l’(In)signifiant, nous restituons l'archive entre la paume et la matière.

Chaque année, Djolifon invite des artistes Africain.e.s du continent et de la diaspora à une exploration qui révèle des mémoires transnationales où l’objet devient le pivot d’une négociation et résistance politique et poétique. Ces territoires sont pensés comme des constellations. Les objets dialoguent au-delà des frontières, révélant des continuités dans l’invisibilisation du travail des femmes et personnes non-binaires, mais aussi des spécificités culturelles fortes.

Pour la première édition du projet en 2026, des artistes de l’Algérie, Madagascar, du Mali, de la Mauritanie et du Togo dialogues à travers leur excavation de l’(in)signifiant.

L’objet domestique comme archive

L’exposition s’appuie sur trois axes conceptuels :

  • L’archéologie du présent : plutôt que d’exhumer des vestiges anciens, il s’agit d’observer le contemporain comme un site archéologique actif. L’usure, les réparations, les superpositions de matériaux deviennent des indices.

  • Le matrimoine matériel : les objets constituent un matrimoine non reconnu. Ils transmettent des gestes, des techniques, des récits silencieux qui échappent aux structures institutionnelles classiques.

  • L’économie du soin : le travail de reproduction est une infrastructure invisible. Les objets en sont les outils et les prolongements. Ils révèlent une organisation sociale où le corps féminin devient interface entre matière et communauté. 

L’Archéologie de l’(In)signifiant part de ces objets comme témoins matériels du travail de (re)production de la société. En les photographiant et en croisant les contextes, les images deviennent des espaces de dialogue. Leurs convergences se dessinent: mêmes fonctions, gestes similaires, variations de formes, de matières et de couleurs. Une bassine togolaise répond à une marmite malgache, un mortier malien fait écho à un autre ailleurs.

L’évolution de ces objets raconte aussi des mutations sociales. Le passage du mortier au mixeur, du savon noir au liquide vaisselle, de la bassine à la machine à laver, ne relève pas uniquement du progrès technique : il dévoile des aspirations, des transformations du temps domestique…Une cartographie des classes sociales. En interrogeant cette mutation, l’objet devient alors un marqueur :

qui peut déléguer l’effort ? Qui reste assignée au geste ? Qui utilise quoi ? 

Repenser la valeur des économies silencieuses à partir de ce qui précisément, ne se compte pas. 

Expansion du capitalisme dans la sphère intime

Au cœur de cette recherche se pose une question politique centrale : « Comment penser la valorisation du travail de reproduction au-delà d’une simple traduction monétaire ? » 

Les revendications féministes pour la rémunération du travail domestique ont permis  de rendre visible  l’ampleur du travail reproductif. Ici, la réflexion se déplace : « Comment valoriser ce qui échappe par essence au marché ? » Le travail émotionnel, la capacité de maintenir les liens familiaux, d’écouter, de consoler, de porter la mémoire et  la stabilité affective  du foyer, échappent par nature à toute logique de quantification. Si l’Archéologie de l(’In)signifiant explore ainsi la tension entre reconnaissance et marchandisation, il cherche également les zones de vie qui refusent d’être monétisées. 

Des recherches et entretiens menées auprès de femmes et personnes non-binaires dans ces différents pays, permettent de documenter leurs perspectives: On se demande quelles dimensions de leur vie souhaitent-elles préserver de la logique productiviste ? Qu’est-ce qu’elles souhaitent sanctuariser face au fondamentalisme capitaliste? Se sentent-elles concernées par les revendications féministes qui arguent pour la rémunération du travail de reproduction?  

L’Archéologie de l’(In)signifiant est une archéologie de la résistance qui sacralise l’ordinaire. Elle reconnait le Care comme une souveraineté affective et humaine. Elle propose de repenser la valeur des économies silencieuses à partir de ce qui précisément, ne se compte pas. 


Auteure et co-curatrice de l’exposition: Dina Nomena Andriarimanjaka

Dina est une artiste, chercheuse et narratrice visuelle de Madagascar. Afroféministe, elle a une démarche transdisciplinaire expérimentale qui s'intéresse à la société et à l’histoire, au matrimoine et à la transmission. Dina questionne la représentation des femmes et son rapport au monde, à la mémoire individuelle et collective.  À travers une approche de l’anthropologie visuelle, elle représente la poésie de fragments d’archives à travers une pluralité de médiums et de techniques artistiques.  Ses œuvres prennent racine dans des images d’archives, qu’elle habille et accompagne de gestes tels que le collage, la couture, et la broderie, qui lui permettent de (ré)écrire, raconter, et (re)coudre des histoires.

Photos: Mariam S. Armisen

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